"Enfant de toutes nations" - "Buru Quartet - Tome 2" de Pramoedya Ananta Toer đźđ©
- VĂ©ronique Schauinger
- 1 avr. 2017
- 5 min de lecture
DerniĂšre mise Ă jour : 20 oct. 2023
Annelies avait pris la mer. Elle Ă©tait partie, et c'Ă©tait comme si une jeune greffe avait Ă©tĂ© arrachĂ©e Ă son tronc nourricier. Notre sĂ©paration marquait un tournant dans ma vie. Ma jeunesse, cette Ă©poque emplie d'espoirs et de rĂȘves, Ă©tait passĂ©e pour ne plus jamais revenir.

Anneliese n'est plus, elle est partie au-delĂ des mers pour y mourir seule, malade et loin des gens qu'elle aime. Minke se retrouve dorĂ©navant seul avec sa belle-mĂšre Mama Ă Wonokromo tout en sachant qu'un jour le fils lĂ©gitime et hĂ©ritier d'Herman Mellema l'ingĂ©nieur Maurits Mellama aura mainmise sur la propriĂ©tĂ©, Mama n'ayant Ă©tĂ© qu'une concubine et ses enfants illĂ©gitimes. AprĂšs avoir perdu Anneliese et Robert, Mama se retrouvera sans cette entreprise qu'elle a Ă©rigĂ©e et surtout dirigĂ©e d'une main de fer. Mama Ă©tant encore jeune, elle pourrait refaire sa vie avec un de ces hommes qui la courtise mais encore faut-il qu'elle le souhaite. C'est pourquoi, Minke n'ose pas pour le moment la quitter mĂȘme s'il souhaiterait quitter Wonokromo et Surayaba pour Betawi oĂč il pourrait enfin y reprendre ses Ă©tudes et y construire une nouvelle vie. De plus, dans dans l'immĂ©diat, Minke est tourmentĂ© par tout autre chose. Son ami Jean Marais et un journaliste de sa connaissance lui reprochent de n'Ă©crire ses articles qu'en nĂ©erlandais alors qu'il pourrait Ă©crire dans la langue de son peuple, le malais. AprĂšs s'ĂȘtre vexĂ©, Minke prend du recul sur ces affirmations et se rend compte que son ignorance est plus vaste que le simple fait de ne pas Ă©crire dans cette langue maternelle. Minke prend alors conscience qu'il n'a jamais pris le temps de comprendre comment vivaient les gens du cru alors qu'il a tant de connaissances sur l'Europe. Alors qu'il commence Ă s'y intĂ©resser, de nouveaux problĂšmes apparaissent Ă Wonokromo dans lesquels il se retrouve une nouvelle fois impliquĂ©. Comment Amma et Minke survivront Ă cette nouvelle crise ? RĂ©ussiront-ils Ă la surmonter ?
Les EuropĂ©ens n'avaient cependant pas Ă©tĂ© mes seules sources d'Ă©ducation. GrĂące Ă l'Ă©poque moderne, j'avais Ă©tĂ© allaitĂ© Ă une multitude de seins. Javanais, Japonais, Chinois, AmĂ©ricains, Indiens, Arabes, les peuples du monde entier m'avaient nourri, servi de mĂšre louve afin que je devienne un jour le fondateur de Rome. Est-il vrai que tu vas fonder Rome ? me demandai-je. Oui, me rĂ©pondis-je. Comment ? Je l'ignorais, mais un sentiment nouveau se faisait un jour en moi. Je prenais conscience avec humilitĂ© d'ĂȘtre l'enfant de toutes les nations et tous les les temps. Le lieu et l'heure de ma naissance, mes parents, Ă©taient autant de coĂŻncidences qui n'avaient rien de sacrĂ©.

"Enfant de toutes les nations" est le second volet "Buru Quartet", une quadralogie nous transportant Ă l'Ă©poque des Indes NĂ©erlandaises, prĂ©cisĂ©ment en 1899. On y retrouve Minke et sa belle-mĂšre Nyai Ontosoroh affaiblis aprĂšs le procĂšs qui les a Ă©reintĂ©, chagrinĂ© par l'exil forcĂ© d'Anneliese mais restant prĂȘt Ă reprendre le combat qui est loin d'ĂȘtre terminĂ©. Minke ayant terminĂ© sa scolaritĂ© Ă l'HBS, il a tout le loisir de s'adonner Ă la passion de l'Ă©criture et de veiller sur Nyai mĂȘme si le cĆur n'y est pas.
Dans ce nouveau volet, Pramoedya Ananta Toer dit Pram explore une nouvelle fois la hiĂ©rarchie sociale d'une nation colonisĂ©e mais en se focalisant principalement sur les petites mains notamment les paysans qui se font voler leurs ressources par l'industrie sucriĂšre. Le titre "Enfant de toutes les nations" fait rĂ©fĂ©rence Ă Minke, un jeune homme connaissant une multitude de langues : le nĂ©erlandais, les diffĂ©rents javanais, le malais et mĂȘme le français. Il a reçu une Ă©ducation nĂ©erlandaise et Ă©crit pour un journal publiĂ© en nĂ©erlandais. Pourtant, il doit accepter d'ĂȘtre traitĂ© comme un ĂȘtre infĂ©rieur car il est un natif, un "indigĂšne", pour qui les droits ne sont pas les mĂȘmes que pour les europĂ©ens et fait rĂ©cent, les japonais. Un natif doit courber l'Ă©chine, ne pas protester, ne pas se mĂȘler des affaires des europĂ©ens et est souvent relĂ©guĂ© aux tĂąches ingrates. Les injustices auxquelles Minke fait face lui font voir une autre vision du monde qui, pourtant, il idĂ©alisait. Les commentaires de son ami français et du journaliste de "sang-mĂȘlĂ©" lui reprochant d'Ă©crire ses articles de presse en nĂ©erlandais attiseront ses doutes, un sĂ©jour en dehors de Surayaba renforcera ce sentiment d'avoir vĂ©cu dans une bulle et de ne pas connaĂźtre ses semblables. Il dĂ©couvrira par exemple les problĂšmes rencontrĂ©s par les paysans, souvent dĂ©possĂ©dĂ©s de leurs richesses, des parcelles de terre hĂ©ritĂ©es de leurs ancĂȘtres. Un exemple sur l'IndonĂ©sie mais des pratiques que subissent les natifs des autres colonies Ă travers le Monde, l'Afrique du Sud et l'Inde par exemple.
A travers "Enfant de toutes les nations" et son personnage de Minke, Pramoedya Ananta Toer dit Pramnous dresse un bilan de l'Indonésie à la fin du XIXÚme siÚcle et de la situation dans le Nord Est Asiatique. Minke est trÚs intéressé par la Révolution Française et tombera des nus lorsqu'il apprendra le combat pour la liberté faite par les philippins contre la dominance espagnole. Sans aucun doute, une petite graine du nom de nationalisme est en train de germer dans l'esprit de Minke et qui j'en suis sûre prendra forme dans le prochain volet. Le lecteur y apprendra ce qu'il est advenu des enfants de Nyai, sans surprise malheureusement. Le voile sera également levé sur certains mystÚres découverts dans "Le monde des hommes" et nous réserve quelques surprises tout en n'oubliant pas de nous préparer au prochain volet "Footsteps" ou "Une empreinte sur la terre" pour sa version française. Dans "Enfant de toutes les nations", la force de l'amour de la famille et de l'amitié est encore plus présente que le premier volet du Buru Quartet et l'on prendra conscience qu'elle est indispensable pour affronter les malheurs qui s'abattent sur Wonokromo.
"Enfant de toutes les nations" nous rĂ©serve une lecture trĂšs enrichissante mais il est indispensable d'avoir lu "Le monde des hommes" au prĂ©alable. C'est une vibrante leçon d'histoire que nous offre Pramoedya Ananta Toer Ă travers cette Ćuvre majeure de la littĂ©rature dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ©, une page d'histoire trop souvent mise sous silence alors qu'elle est marque un tournant dĂ©cisif sur le XXĂšme qui est en train d'Ă©clore.

La vie continuait sans Anneliese.
J'étais retourné à mes anciennes occupations : lire les quotidiens, certains magazines, des livres et des lettres, rédiger notes et articles. En outre, j'aidais Mama dans son travail, au bureau et à l'extérieur.
Toutes ces lectures m'en apprenaient beaucoup sur moi-mĂȘme, sur ma place dans mon milieu, dans le monde des hommes et dans la marche implacable du temps. M'observant sous tous ces angles, je me sentais emportĂ© comme feuille au vent, sans un lieu sur terre oĂč ancrer ma vie.
Enfant de toutes les nations
"Buru Quartet"Â Tome 2
De Pramoedya Ananta Toer
Titre original : Anak Semua Bangsa
Roman traduit de l'indonésien par Dominique Vitalyos
Ăditions Zulma âą Parution le 16 mars 2017 âą ISBN 978-2-84304-794-7 âą 507 pages âą Prix Ă©diteur : 24,50 âŹ
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