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"Lignes d'ombre" de Amitav Ghosh


Et à la fin, sanglotant d'un rire hystérique qui devait paraître aussi affecté qu'inexplicable à nos interlocuteurs, je disais : Voyez-vous, dans notre famille, nous ne savons pas si on part ou si on revient, c'est la faute à ma grand-mère. Mais, naturellement, la faute en revenait à la langue elle-même. Tout langage assume une centralité, un point fixe et défini d'où partir et revenir, et ce que Grand-mère cherchait, c'était un mot pour un voyage qui n'était ni un aller ni un retour, mais précisément une quête de ce point fixe qui permet le bon usage des verbes de mouvement. [Page 195]

"Lignes d'ombre" est l'histoire d'un garçon né en 1952 à Calcutta et qui a grandit près de Gole Park, d'abord dans un appartement encombré puis dans une maison sur Southern Avenue. Son nom, le lecteur ne le connaîtra jamais mais il saura de lui qu'il est enfant unique et qu'il a vécu durant son enfance avec ses parents et sa grand-mère.

Ce narrateur nous livre les souvenirs de la première partie de sa vie, de son enfance à Calcutta à ses études à Delhi puis à Londres. Mais il nous livre les anecdotes de sa famille. Certes, lui et son père aient été chacun fils unique, mais ils avaient une relation proche avec la famille de la sœur de leur mère/grand-mère, Mayadevi. Cette dernière avait épousé un diplomate, un fonctionnaire des Affaires étrangère et ils vécurent principalement à l'étranger, aux quatre coins du globe. Une vie qu'avait reproduit leur fils ainé, économiste et qui avait une fille de l'âge de notre narrateur, Ila. Même si le garçon était très proche d'Ila, cette dernière venait que très rarement à Calcutta. Le garçon se passionna alors pour l'oncle de cette dernière, et cousin de son père, Tribid de 21 ans son aîné.

La grand-mère du jeune garçon, n'aimait pas qu'il traine avec Tribid, mais pour un enfant curieux comme lui et le seul de la famille à n'avoir jamais voyagé, écouter les récits de Tribid et ses incroyables connaissances valaient tous les voyages, d'autant plus que Tribid était le seul à vivre à Calcutta. Tribid avait été en quelque sorte son grand-frère, son oncle de substitution, l'homme qui lui faisait découvrir le monde et la vie, l'homme encyclopédie, doctorant d'archéologie. Certes Tribid avait finalement peu voyagé comparé à ses parents et à son frère aîné mais parmi les séjours à l'étranger qui marquèrent sa vie est celui qu'il fit à Londres. Tribid vécut avec ses parents dans la capitale anglaise en 1939 au début de la Seconde Guerre Mondiale et se souvient des bombardements. Lui et ses parents vécurent dans la maison des Price, des amis très proches à sa famille. A cette époque, le petit Tribid ne savait pas encore qu'il tomba des années plus tard de la petite fille dans le berceau, May. Pour notre jeune narrateur, le récit du séjour du jeune Tribid alimenta tous ses rêves, au point qu'il s'appropria les souvenirs de Tribid.


J'étais un enfant et, comme tous les enfants autour de moi, je grandissais en croyant à la vérité des préceptes mis à ma disposition : je croyais à la réalité de l'espace ; je croyais que la distance séparé, qu'elle est une substance tangible ; je croyais à la réalité des nations et des frontières ; je croyais qu'au-delà de la frontière existait une autre réalité. Le seul rapport que mon vocabulaire autorisait ente ces réalités séparées, c'était la guerre ou l'amitié. Il n'y avait pas de place pour cette autre chose. Et les choses qui ne cadraient pas avec mon vocabulaire étaient tout simplement rejetées dans l'abîme du silence. [Page 276]



Il est difficile de faire le résumé de "Lignes d'ombre" et d'en d'écrire une recension tant que ce n'est pas un roman facile à lire et encore moins à expliquer. "Lignes d'ombre" est un enchevêtrement à tous les niveaux, il a été construit à partir d'un réseau complexe et constamment entrecroisé de souvenirs de nombreuses personnes. Amitav Ghosh n'a donc pas aligné son roman sur une chronologie de temps mais nous livre pêle-mêle l'histoire du narrateur et de ses proches. Il n'est pas rare dans ce roman que d'une page à l'autre, le lecteur soit projeté d'un lieu à un autre, à une époque totalement différente. . Pourtant, c'est avec une prodigieuse adresse qu'Amitav Ghosh l'a écrit car finalement tout y est cohérent et bien manipulé. Il suffit au lecteur d'être patient et "Lignes d'ombre" se révèlera un roman prodigieux. "Liges d'ombre" n'est pas uniquement l'histoire de trois familles, mais l'histoire en elle-même. En nous retrouvant à différentes époques, en différents lieux, l'histoire vient à nous et finalement Amitav Ghosh nous offre à travers son roman, quelques pages d'histoire telles que : les bombardements lors de la Seconde Guerre Mondiale, la guerre sino-indienne de 1962, les émeutes en 1964 au Bengale suite à un incident au Cachemire, ... N'y chercher pas de la romance ou de l'action, car "Lignes d'ombre" est un roman qui est plus proche du récit, une histoire banale qui est pourtant loin de l'être. "Lignes d'ombre" est un roman certes déstabilisant mais est avant tout un sublime, qui nous fait réfléchir. Amitav Ghosh est un écrivain hors-pair, inspiré par l'histoire, sa culture bengalie et son enfance passé à plusieurs coins du monde.



Car ce livre, prophétique par endroits, est celui des différences imaginaires, des murs invisibles, des partitions absurdes, des frontières tracées au hasard de nationalismes réducteurs, de toutes ces lignes d’ombre » génératrices de malentendus fatals. De ces miroirs qui refusent de se laisser traverser sans se briser.



 

Lignes d'Ombre

Amitav Ghosh

Titre original : The Shadow Lines

Traduit de l'anglais (Inde) par Christiane Besse

Broché - Éditions du Seuil - Date de parution : avril 1992-  318 pages - ISBN :  978-2020123280 - en occasion


Nominé au "Sahitya Akademi Award" 1989


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©Véronique Schauinger pour Inde en Livres - 2020 - Màj 2025 

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