"Les nuits de laitue" de Vanessa Barbara đ§đ·
- VĂ©ronique Schauinger
- 18 sept. 2015
- 6 min de lecture
DerniĂšre mise Ă jour : 20 oct. 2023
Si l'idĂ©e Ă©tait, pour chaque annĂ©e de mariage supplĂ©mentaire, de trouver quelque chose de plus noble pour symboliser leur union, alors les tulipes e tle chou-fleur Ă©taient tout indiquĂ©s. Il y avait eu les noces de gĂąteau Ă la carotte et aussi une annĂ©e oĂč ils avaient dĂ©cidĂ© de fĂȘter leurs noces d'os, juste pour le plaisir de l'assonance, tout en reconnaissant volontiers que l'os n'Ă©tait en rien supĂ©rieur Ă la turquoise, Ă l'argent ou au corail. L'annĂ©e de la disparition d'Ada, ils auraient cĂ©lĂ©brĂ© leurs noces de couverture Ă carreaux.
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Otto et Ada vĂ©curent cinquante annĂ©es de pur bonheur dans leur maison jaune perchĂ©e au sommet d'une colline. Ensemble, ils aimaient regarder les reportages animaliers, faire des puzzles complexes, jouer au ping-pong le week-end, manger du chou-fleur et se faire de gargantuesques petits-dĂ©jeuners, lire dans le jardin, s'essayer Ă toutes sortes de danses et d'autres petites plaisirs et rituels simples de la vie. Une incroyable complicitĂ© rĂ©gnait entre eux. Ada Ă©tait une hyperactive, toujours aux petits soins pour son mari, Ă rendre service Ă ses voisins et discutant par la mĂȘme occasion avec eux. Lui a toujours Ă©tĂ© moins sociable, prĂ©fĂ©rant Ă©couter les derniers potins du quartier de la bouche d'Ada ou les recevoir Ă travers les murs fins de la maison. Mais la crĂšme des crĂšmes a disparu du jour au lendemain, le linge humide encore Ă©tendu sur le fil Ă linge. Otto ne s'attendait pas que son Ă©pouse dĂ©cĂšde si brutalement et reste encore aujourd'hui infiniment triste. DorĂ©navant il n'abandonnera plus jamais son pyjama et restera emmitoufler dans sa couverture Ă penser Ă elle dans cette maison silencieuse que la joie a dĂ©sertĂ©e. Ada n'a pas seulement laissĂ© un vide dans le cĆur de son mari et de sa maison. Le quartier, Ă son dĂ©cĂšs, avait observĂ© trois jours de deuil, mĂȘme les trois chiens de Teresa cessĂšrent exceptionnellement d'aboyer et de faire des bĂȘtises. MĂȘme si Ada manque Ă beaucoup d'habitants du quartier, Otto a toujours Ă©tĂ© pour eux un vieux cabochard et rĂąleur, chacun reprit ses vacations habituelles. Nico, le prĂ©parateur en pharmacie adore toujours autant les notices des mĂ©dicaments pour se dĂ©lecter des effets secondaires. Il s'entraĂźne toujours pour un jour rĂ©alisĂ© son rĂȘve, traverser la Manche Ă la nage. Iolanda, la vieille voisine qui a la passion Ă tout ce qu'il touche Ă l'Inde, s'adresse toujours Ă son neveu en hurlant. Le facteur chante toujours aussi faux et ne sait toujours pas distribuer le courrier convenablement. Monsieur Taniguchi, vĂ©tĂ©ran japonais de la Seconde Guerre Mondiale et souffrant d'Alzheimer, se retrouve souvent plongĂ© au temps oĂč il vivait dans la jungle philippine alors que la guerre Ă©tait terminĂ©e depuis de nombreuses dĂ©cennies. Et pendant ce temps alors qu'eux et d'autres habitants continuent Ă vivre leur vie, Otto ne cesse de ressasser ses souvenirs avec sa chĂšre Ada mais certains dĂ©tails commencent Ă lui apparaĂźtre louche. Les habitants ne lui cacheraient-ils pas quelque chose ?

"Les Nuits de la laitue" est un fantastique roman, Ă la fois triste et cocasse, attendrissant et impitoyable et qui cache bien son jeu. Ă l'image de la couverture du livre, les personnages sont haut en couleurs et assez loufoques. En bĂątissant son roman par des chapitres dĂ©diĂ©s Ă chacun des protagonistes de l'histoire tout en mettant un point d'honneur Ă les dĂ©crire, l'auteure parvient au fur et Ă mesure Ă faire monter un suspense autour de cette communautĂ© hĂ©tĂ©roclite. Tout en discrĂ©tion d'abord, en relatant les souvenirs du couple via Otto. Mais en milieu de roman, des indices apparaissent plus nets, presque comme un puzzle et qui finiront par livrer un lourd secret dans les toutes derniĂšres pages. "Les Nuits de la laitue", en rĂ©fĂ©rence Ă la tisane de laitue qu'Otto buvait contre ses insomnies, apportent un rĂ©el bon moment de lecture. Ce roman m'avait d'abord attirĂ© par son titre trĂšs original, puis le coup de foudre est arrivĂ© en lisant la description de l'Ă©diteur oĂč l'on dĂ©couvrait que les personnages principaux avaient "une Ă©gale passion pour le chou-fleur Ă la milanaise, le ping-pong et les documentaires animaliers". Tout au long de ma lecture, j'ai retrouvĂ© toute cette fantaisie que j'espĂ©rais y trouver mais aussi cet espĂšce de dĂ©calage qui apporte un grand charme Ă ce roman. De plus, il se lit trĂšs facilement, il est lisse et vraiment bien Ă©crit. Il est idĂ©al pour se changer les idĂ©es, s'aĂ©rer les esprits et passer du bon temps sans prise de tĂȘte. Pour autant, ce roman traite de sujets sĂ©rieux, comme par exemple la perte de l'ĂȘtre aimĂ©, la solitude, la maladie, le secret, les effets secondaires des mĂ©dicaments ... C'est sans doute pour apaiser ces choses nĂ©gatives, ces moments durs de la vie et surtout la tristesse dans laquelle s'est murĂ© Otto, que l'auteure a rajoutĂ© tant de lĂ©gĂšretĂ© et de pĂ©tillant avec ce grand panel de personnages. C'est pourquoi, je le recommande, et d'ailleurs on parle mĂȘme de l'Inde Ă l'intĂ©rieur Ă travers le personnage d'Iolanda. Merci aux Ăditions Zulma d'apporter Ă nous lecteurs de si beaux romans et de trĂšs belles dĂ©couvertes.
Dans le vaste univers des substances pharmaceutiques, il ne se consacrait pas uniquement à l'étude des effets secondaires étranges : il connaissait aussi un paquet de notices sur le bout des doigts et maßtrisait les indications les plus complexes. Il savait, par exemple, quelles étaient les possibles interactions médicamenteuses des anti-dépresseurs inhibiteurs de monoamine oxydase (IMAO), qui ne tolÚrent quasiment aucune association avec d'autres traitements.
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Pendant une autre phase mĂ©morable,, ils n'eurent qu'une seule idĂ©e en tĂȘte : apprendre Ă danser. Ils s'essayĂšrent successivement aux claquettes (un dĂ©sastre), au fox-trot (un peu mieux), au jazz (rĂ©sultats moyennement encourageants), au charleston (franc succĂšs) et, enfin, au lindy hop, popularisĂ© par le cinĂ©ma des annĂ©es trente. Tous les matins, ils discutaient des progĂšrs de la veille au soir. AprĂšs le dĂźner, ils mettaient des disques sur leur platine et tĂąchaient de s'aider de livres, sans savoir si ce qu'ils Ă©taient en train de danser Ă©tait bien du lindy hop ou un truc absolument original.
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C'Ă©tait lĂ une des plus grandes frustrations du vieil homme : tant de discussions inachevĂ©es, tant de choses interrompues, et elle n'avait mĂȘme pas terminĂ© de lui rĂ©suer l'Ă©popĂ©e hindoue qu'elle lisait depuis le dĂ©but de l'annĂ©e. "Donc, cette femme est nĂ©e de l'utĂ©rus d'un poisson, enfin, d'aprĂšs le narrateur et le dieu Ă tĂȘte d'Ă©lĂ©phant qui consigne l'histoire. Elle empestait terriblement la poiscaille, ce qui pour une fille Ă marier n'Ă©tait pas plus formidable Ă l'Ă©poque qu'aujourd'hui. Toujours est-il qu'ils sont vachement stricts ; par exemple, il y a un passage oĂč un personnage vient trouver sa mĂšre et lui dit : "MĂšre, devinez ce que j'ai gagnĂ© !" Et la mĂšre, distraitement, lui rĂ©pond : "Peu importe, mais tu devras partager avec tes frĂšres." Le fils : "Mais c'est une femme ! Je l'ai gagnĂ©e dans un tournoi." La mĂšre, rĂ©signĂ©e : "Je ne peux pas renier mes paroles. Tu feras ce que je t'ai dit." Et l'Ă©pouse du type devient finalement la femme des cinq frangins. Ils sont vachement sĂ©rieux. Pas vraiment du genre Ă plaisanter."
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Dans le doute, Iolanda avait dĂ©cidĂ© de croire en tout. Elle avait commencĂ© avec la vague new age, un mysticisme Ă base d'aquariums et de licornes, qui mĂ©langeait dĂ©jĂ Ă©lĂ©ments mĂ©taphysique orientaux, courants thĂ©ologiques, croyances spiritualistes, animistes et parascientifiques, dans une tentative de symbiose avec la Nature et le Cosmos. Au fil des annĂ©es, sa maison finit par se transformer en un temple de la schizophrĂ©nie spirituelle : Ă cĂŽtĂ© de traitĂ©s cabalistiques, on trouvait pyramides, cristaux, capteurs de rĂȘves, symboles aztĂšques, bracelets Ă©nergĂ©tiques, petits bouddhas dorĂ©s, bougies de sept jours, bonsaĂŻs porte-bonheur et encens Ă haute teneur en soufre.
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QuatriĂšme de couverture Otto et Ada partagent depuis un demi-siĂšcle une maison jaune perchĂ©e sur une colline et une Ă©gale passion pour le chou-fleur Ă la milanaise, le ping-pong et les documentaires animaliers. Sans compter quâAda participe intensĂ©ment Ă la vie du voisinage, microcosme baroque et rĂ©jouissant. Il y a dâabord Nico, prĂ©parateur en pharmacie obsĂ©dĂ© par les effets secondaires indĂ©sirables ; AnĂbal, facteur fantasque qui confond systĂ©matiquement les destinataires pour favoriser le lien social ; Iolanda et ses chihuahuas hystĂ©riques ; Mariana, anthropologue amateur qui cite Marcel Mauss Ă tout-va ; M. Taniguchi, centenaire japonais persuadĂ© que la Seconde Guerre mondiale nâest pas finie. Quant Ă Otto, lecteur passionnĂ© de romans noirs, il combat ses insomnies Ă grandes gorgĂ©es de tisane tout en soupçonnant qu'on lui cache quelque chose⊠TissĂ© de trouvailles cocasses et volontiers dĂ©lirantes, ce roman plein de finesse et d'Ă©nergie nous emporte allĂšgrement, avec sa petite bande de joyeux doux dingues, tout en se jouant des codes du roman policier.
Les nuits de laitue
De Vanessa Barbara
Titre original : Noites de Alface
Premier roman traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec
Editions Zulma âą Paru le 20/08/15 âą 224 pages âą ISBN 978-2-84304-714-5 âą Prix Ă©diteur : 17,50 âŹ
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