"La Maison de verre" - "Buru Quartet - Tome 4" de Pramoedya Ananta Toer đźđ©
- VĂ©ronique Schauinger
- 13 déc. 2018
- 5 min de lecture
DerniĂšre mise Ă jour : 20 oct. 2023
Il aurait dĂ» savoir (mais peut-ĂȘtre feignait-il seulement de l'ignorer) qu'aux Indes, tapissĂ©es d'une couverture vĂ©gĂ©tale omniprĂ©sente de forĂȘts, de riziĂšres et de champs, il vivait littĂ©ralement dans une maison de verre. Comme dans une serre. Que j'aurais pu suivre jusqu'au mouvement de ses pupilles depuis mon bureau. Ne l'avait-on pas informĂ© de ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă son ami Raden Mas Minke ?

Raden Mas Minke est l'homme qui avait changé le visage des Indes néerlandaises et favorisé l'apparition de forces nouvelles. Aux yeux du gouvernement des Indes néerlandaises, Minke est un homme doté de diverses potentialités et donc susceptible de créer de graves problÚmes dans un avenir proche. Minke fut donc condamné à l'exil pendant cinq ans.
Pangemanann est un ancien policier d'une cinquantaine d'annĂ©es. Il est mĂ©nadonais et bĂ©nĂ©ficie donc du mĂȘme statut que les nĂ©erlandais aux Indes nĂ©erlandaises. AdoptĂ© par un apothicaire, il avait fait une partie de ses Ă©tudes en France oĂč il fit la rencontre de Paulette qui deviendra son Ă©pouse. Pangemanann, avec deux n, voue un respect sincĂšre pour Minke et mĂȘme une certaine admiration. Lorsqu'il Ă©tait commissaire, il devait surveiller des indigĂšnes instruits dont Minke. Il devait continuellement l'espionner et Ă©crire des rapports sur lui. Personne ne connaĂźt donc pas mieux Minke que Pangemanann. D'ailleurs, c'est sur la base de ses Ă©crits et ses recommandations que le Gouvernement a pris la dĂ©cision de mettre Minke en exil Ă Amboine.
Certes, privĂ© un homme de libertĂ©, fendait le cĆur Ă Pangemanann mais ce dernier Ă©tait ravie de la promotion qui lui Ă©tait donnĂ©. En Ă©tant affectĂ© au bureau central du SecrĂ©tariat en tant que conseiller aux Affaires IndigĂšnes, il pouvait ainsi bĂ©nĂ©ficier d'une augmentation de salaire et emmĂ©nager dans une nouvelle maison, l'ancienne demeure de Raden Mas Minke. Mais ce qu'il le ravit le plus, c'est qu'il pouvait continuer Ă mettre de nouveaux individus dans sa maison de verre et les espionner en toute impunitĂ©. Pourtant, jeter en pĂąture des individus auront des consĂ©quences irrĂ©mĂ©diables pour Pangemanann.
Ătait-ce une autobiographie ? Il n'Ă©tait pas vraiment indispensable de rĂ©pondre par oui ou par non Ă cette question. A travers les multiples facettes de l'Histoire, on pouvait suivre le processus d'Ă©volution des mentalitĂ©s tel qu'il Ă©tait vĂ©cu par Minke, le narrateur. On y voyait ses valeurs se modifier avec sa localisation, l'effet de l'environnement social sur sa personnalitĂ© et la façon dont il influençait son entourage. Il mettait en scĂšne l'apparition des moyens modernes de communication et les contacts nouveaux qu'il avait Ă©tablis grĂące Ă eux et livrait une enquĂȘte sur la discrimination raciale perdurant sous couvert de justice. Ce faisant, il exposait l'Europe sous ses deux visages - de mentor et de destructeur.

"La Maison de verre" est le quatriĂšme opus du "Buru Quartet", Ă©crit par l'un des plus grands Ă©crivains contemporains Pramoedya Ananta Toer et malheureusement trop peu connu. Le "Buru Quartet" avait Ă©tĂ© Ă©crit par Pramoedya Ananta Toer lors de son troisiĂšme sĂ©jour en prison dans le bagne de "Buru". Il y avait Ă©tĂ© envoyĂ© en 1965 sous la dictature de Soeharto, il n'en sortira qu'en 1979 sous la pression internationale mais restera soumis Ă un contrĂŽle judiciaire jusqu'en 1992. Il dĂ©cĂ©dera en 2006 Ă Jakarta aprĂšs avoir Ă©crit plus de 50 Ćuvres.
Les "mĂ©moires" de Minke sont regroupĂ©es dans les trois premiers romans du Buru Quartet "Le Monde des hommes", "Enfant de toutes nations" et "Une empreinte sur la terre" et se terminent avec sa condamnation Ă l'exil. "La Maison de Verre" est un roman Ă part, dont la principale particularitĂ© est que l'on y retrouve un nouveau narrateur, Pangemanann, que nous avons entre-aperçu dans "Une empreinte sur la terre", celui-lĂ mĂȘme qui accompagna Minke en exil. Pangemanann est un mĂ©nadonais et indigĂšne, formĂ© Ă l'occidentale mais subissant les mĂȘmes prĂ©jugĂ©s raciales que les autres indigĂšnes des Indes nĂ©erlandaises. Pangemanann est, durant sa carriĂšre, montĂ© en grade. D'inspecteur il est devenu commissaire adjoint, puis commissaire avant d'ĂȘtre affectĂ© au bureau central du SecrĂ©tariat en tant que conseiller aux Affaires indigĂšnes. Son travail avait toujours Ă©tĂ© de surveiller les indigĂšnes au nom de la sĂ©curitĂ© et de la pĂ©rennitĂ© du gouvernement. Sa nomination Ă son dernier poste, avait Ă©tĂ© pour lui le Graal, mĂȘme si, pour y arriver, il avait dĂ©truit un homme, Minke. Dans sa narration, Pangemanann se confie et n'hĂ©site pas Ă nous conter ses manipulations, les surveillances qu'il a mis en place, les discordes qu'il a semĂ© dans les diffĂ©rents mouvements, la corruption coloniale, le rĂŽle qu'il a jouĂ© lorsqu'un dirigeant ou un journaliste est mis Ă l'exil et comment il a dĂ©truit des hommes dont Minke. Pour lui, son travail est comme une partie d'Ă©checs. En tant que fin stratĂšge, il avance les pions de façon rĂ©flĂ©chie et jubile lorsqu'il peut mettre son adversaire "Ă©checs et mats". Pangemanann, est, au dĂ©but du roman, tiraillĂ© par sa conscience face Ă un homme quâil admire mais rapidement, il ne sâembarrasse bientĂŽt plus de scrupules. Il a une façon trĂšs perverse d'agir et prend un malin en plaisir Ă le faire. A travers le personnage de Pangemanann, Pramoedya Ananta Toer nous offre une vĂ©ritable leçon d'histoire sur le colonialisme, vu par les colonisĂ©s et non pas par les colonisateurs mĂȘme si Pangemanan est tiraillĂ© entre les deux. Pram nous expose la situation politique Ă cette Ă©poque - peu de temps avant le dĂ©but de la PremiĂšre Guerre Mondiale et peu de temps aprĂšs sa fin - et les mouvements qui ont permis aux Indes nĂ©erlandaises de sortir du joug du colonialisme. Des mouvements qui ont vu le jour grĂące Ă Minke, qui avait Ă©tĂ© le prĂ©curseur. Les romans de Pramoedya Ananta Toer nous permettent Ă©galement de prendre conscience de l'Ă©volution du monde au dĂ©but du XXĂšme siĂšcle qui vit une vĂ©ritable mĂ©tamorphose. Ce qui est intĂ©ressant dans "La Maison de verre", c'est que Pramoedya Ananta Toer, y offre une critique des trois premiers opus du Buru Quartet Ă travers les yeux de Pangemanann, le seul Ă les avoir lu et le seul Ă en jouir, et nous en rappelle quelquefois ses grandes lignes. Il est tout de mĂȘme triste de ne pas retrouver Minke dans ce dernier volet, un personnage pour lequel nous ne pouvons qu'avoir eu de l'attachement et qui laisse ici un vide. Il fera une apparition furtive et dĂ©solante, loin de ce que l'on pouvait souhaiter Ă cet homme hors-du-commun.
"La Maison de verre" reste Ă la hauteur du reste de la tĂ©tralogie et dĂ©montre que lâĆuvre de Pramoedya Ananta Toer est un vĂ©ritable chef dâĆuvre littĂ©raire moralisateur, oĂč il condamne le colonialisme. A travers le Buru Quartet, Pramoedya Ananta Toer y laisse une empreinte sur la terre de ce qu'avait Ă©tĂ© le colonialisme et permet Ă tous de dĂ©couvrir l'histoire de l'IndonĂ©sie et du Monde.
La Maison de verre
"Buru Quartet"Â Tome 4
De Pramoedya Ananta Toer
Titre original : Rumah Kaca
Titre usuel : House of Glass
Roman traduit de l'indonésien par Dominique Vitalyos
Ăditions Zulma âą Parution le 22 novembre 2018 âą ISBN 978-2-84304-833-3 âą 576 pages âą Prix Ă©diteur : 24,50 âŹ
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